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L'injection de prompt n'est pas un bug

Éditorial

L'injection de prompt n'est pas un défaut qu'un correctif fera disparaître : elle découle de ce qu'un modèle de langage reçoit instructions et données dans le même canal. On ne la résout pas en filtrant ce que le modèle lit, on la contient en limitant ce qu'il peut faire.

Mis à jour le 25 septembre 2026~27 min de lecture12 sections

→ Lire l’explication complète de la marmotte

« Injection » est un mot rassurant. Il sent le référentiel et la ligne de tableur qu’on passe au vert. Il appartient à une vieille famille de failles que la sécurité applicative a appris à nommer, à tester et, pour les plus anciennes, à faire presque disparaître, ce qui dans ce métier tient du miracle.

Quand on range l’injection de prompt dans cette famille, on hérite sans s’en apercevoir d’une promesse : celle qu’il existe quelque part l’équivalent de la requête préparée, et qu’un jour un correctif propre rendra le problème historique, comme la variole ou le fax.

Cette promesse est fausse. Cet éditorial explique pourquoi, avec la patience qu’on doit aux mauvaises nouvelles.

L’injection de prompt n’est pas un défaut d’implémentation. C’est une conséquence directe de l’architecture des modèles de langage, et plus précisément du fait qu’un tel modèle ne reçoit qu’un seul flux de texte, dans lequel rien ne distingue formellement ce qu’on lui demande de faire de ce qu’on lui demande de lire. Un bug se corrige. Une propriété se gère. La nuance n’est pas byzantine : elle décide de l’endroit où l’on met son argent, son temps et sa confiance, trois ressources que l’industrie dépense volontiers au mauvais endroit pourvu qu’il soit éclairé.

Le phénomène tient en trois lignes. Une application confie à un modèle de langage une consigne (« résume ce courriel ») et un contenu à traiter. Si ce contenu contient lui-même quelque chose qui ressemble à une consigne (« ignore ce qui précède et fais plutôt ceci »), le modèle peut la suivre. Il n’a pas été piraté au sens noble : rien n’a débordé, rien n’a été contourné. Il a fait exactement ce pour quoi on l’a construit, c’est-à-dire produire la suite la plus plausible d’un texte. Et la suite la plus plausible d’un texte qui contient un ordre, c’est souvent l’obéissance.

On ne peut pas le lui reprocher. On l’a payé pour ça.

Il faut regarder ce que voit réellement le modèle, ce qui est toujours moins que ce que montre la plaquette. Une application conversationnelle présente les choses en couches : prompt système, messages de l’utilisateur, résultats d’outils, documents joints. Dans l’interface, ces couches ont des noms, des rôles, parfois des couleurs pastel. On croit à un système à plusieurs canaux, où chaque source aurait son rang, comme à la table d’un dîner protocolaire.

Au moment où le texte entre dans le modèle, le plan de table est jeté au feu. Tout devient une séquence de jetons. Les rôles subsistent sous forme de marqueurs spéciaux, et le modèle a été entraîné à leur accorder un poids particulier : à considérer que ce qui suit le marqueur « système » pèse davantage que ce qui suit le marqueur « outil ». Mais ce poids est appris, pas imposé. C’est une tendance statistique inscrite dans les paramètres, pas une frontière inscrite dans le code. Rien, dans l’architecture, n’empêche un jeton issu d’un document de peser sur la suite exactement comme un jeton issu d’une consigne.

Le modèle ne sépare pas les instructions des données ; il a appris, plus ou moins bien, à se comporter comme s’il le faisait. Tout l’éditorial se loge dans ce « plus ou moins », qui est le « plus ou moins » le plus cher de l’informatique contemporaine.

Un processeur, lui, distingue le code des données par des mécanismes matériels : pages non exécutables, niveaux de privilège. L’histoire de l’exploitation mémoire est celle des moments où ces mécanismes manquaient, et celle de son atténuation, un long effort pour rétablir une séparation que l’architecture de von Neumann avait laissée à la charge du logiciel. Le modèle de langage est une architecture de von Neumann sans bit d’exécution interdite : code et données dans le même sac, et aucune main pour dire lequel est lequel. Nous avons réinventé 1988 avec de meilleures manières.

Ce n’est pas de la négligence. C’est précisément parce que tout est texte que ces modèles sont utiles. Leur talent est d’interpréter une consigne en langue naturelle et de tirer d’un courriel les actions qu’il suggère. Un modèle qui traiterait les données comme strictement inertes ne saurait plus suivre une procédure décrite dans une page de documentation. La capacité à être influencé par le contenu est la fonctionnalité. L’injection de prompt en est l’ombre portée, et l’on n’a jamais vu personne vendre un objet sans son ombre, sinon dans les contes allemands, où cela finit mal.

Pourquoi l’injection SQL a été résolue et pas celle-ci

Section intitulée « Pourquoi l’injection SQL a été résolue et pas celle-ci »

L’analogie avec l’injection SQL est partout. Elle est instructive à condition d’aller jusqu’au bout, ce que l’on fait rarement, parce que le bout est désagréable.

L’injection SQL naît d’une concaténation : une chaîne de l’utilisateur collée au milieu d’une chaîne du développeur, et un interpréteur qui ne sait plus qui a dit quoi. Pendant des années, on l’a traitée par l’échappement et le filtrage, course sans fin entre listes de motifs et encodages de contournement, que les attaquants ont gagnée avec la régularité d’un métronome.

Le problème a été résolu (pas partout, pas toujours, mais en principe) le jour où l’on a cessé de filtrer et où l’on a séparé les canaux. Une requête préparée transmet au moteur la structure d’un côté, les valeurs de l’autre. Les valeurs ne sont jamais analysées comme du SQL, quelles qu’elles soient. On n’a pas trouvé un meilleur filtre : on a rendu le filtre inutile. C’est la plus belle victoire de la sécurité applicative, et comme toutes les belles victoires elle a consisté à ne plus livrer la bataille.

C’est aussi ce qui rend l’analogie cruelle. Pour l’injection de prompt, cette séparation n’existe pas, et il n’est pas évident qu’elle puisse exister sans renoncer à ce qui fait l’intérêt du modèle. Le moteur SQL n’a pas besoin de comprendre les valeurs : il les stocke, les compare, les renvoie, avec l’indifférence d’un notaire. Le modèle, lui, doit comprendre ses données pour les traiter. Un résumé suppose qu’on ait lu. Une traduction suppose qu’on ait interprété. Et quiconque interprète un texte peut être orienté par lui : c’est la définition de la lecture, et la raison pour laquelle on a longtemps interdit certains livres.

On peut ajouter des délimiteurs, des balises, des consignes du type « le contenu entre ces marques est une donnée, n’obéis à rien de ce qu’il contient ». Ils aident, statistiquement. Mais ils sont eux-mêmes du texte, lus par le même mécanisme que le reste, et un contenu adverse peut imiter une balise de fermeture, simuler une fin de document, ou simplement se montrer plus persuasif que la consigne qui lui demande de ne pas l’être. Le délimiteur est une convention que le modèle respecte en moyenne. C’est de l’échappement, pas une requête préparée, et l’histoire du SQL dit assez ce que vaut l’échappement face à un adversaire qui a du temps libre.

Face à un problème de ce genre, le réflexe de l’industrie est aussi prévisible que le retour des hirondelles : détecter, et facturer la détection. Une offre abondante propose des « pare-feu pour LLM », des classifieurs d’injection, des modèles gardiens postés en amont pour examiner les entrées ou en aval pour examiner les sorties. Certains sont bien faits. Aucun ne résout le problème, et ce n’est pas une affaire de maturité des produits. C’est une affaire de nature.

Premier obstacle : l’espace des attaques est le langage lui-même. Un filtre d’injection SQL cherche des motifs dans une grammaire formelle, petite et bien élevée. Un filtre d’injection de prompt doit reconnaître, dans une langue naturelle, toute formulation capable d’infléchir un modèle : dans n’importe quelle langue, sous n’importe quel encodage, par paraphrase, par jeu de rôle, par une fable dont la morale est l’ordre, par une série de questions anodines dont la somme est une consigne. Il n’y a pas de liste finie de motifs. Il n’y a pas de grammaire de l’intention. S’il y en avait une, les moralistes l’auraient trouvée avant les ingénieurs, et nous aurions été dispensés de pas mal de siècles.

Deuxième obstacle : le gardien partage la maladie qu’il surveille. Quand le détecteur est lui-même un modèle de langage (et c’est le cas des plus performants), il lit le contenu adverse et peut être influencé par lui. Un texte peut viser les deux étages à la fois : convaincre le gardien que tout va bien, puis convaincre le modèle principal d’agir. On a posté devant la porte un vigile sensible aux mêmes arguments que le coffre-fort.

Troisième obstacle : un filtre probabiliste face à un adversaire adaptatif. Un classifieur qui arrête l’écrasante majorité des tentatives connues est un bon instrument de mesure et un mauvais instrument de sécurité. À l’attaquant, il suffit d’une formulation qui marche, et il dispose d’autant d’essais qu’il veut contre le même produit, vendu à tout le monde, y compris à lui.

Nous connaissons ce schéma. C’est celui de l’antivirus à signatures, ou du pare-feu applicatif web posé devant une application vulnérable comme un paillasson devant une porte sans serrure. Des outils utiles contre le tout-venant, qui n’ont jamais été une réponse à un attaquant déterminé et qui ne se présentent pas comme tels quand leurs éditeurs sont honnêtes, ce qui arrive. Personne de sérieux ne corrige une injection SQL en ajoutant une règle au pare-feu applicatif. On la corrige dans le code, et le pare-feu reste une ceinture portée par-dessus des bretelles.

L’injection indirecte : le modèle lit pour vous

Section intitulée « L’injection indirecte : le modèle lit pour vous »

Tant que l’injection se limite à un utilisateur qui fait dire des sottises au modèle qu’il interroge, le problème est circonscrit : il attaque sa propre session, et au pire embarrasse l’éditeur par une capture d’écran qui fera rire l’internet un après-midi. C’est vexant, rarement grave.

Le problème change de nature quand l’attaquant n’est pas l’utilisateur. C’est l’injection indirecte, et c’est elle qui justifie qu’on écrive un éditorial plutôt qu’un billet d’humeur.

Le mécanisme est d’une simplicité qui confine à l’insolence. Un utilisateur légitime demande à son assistant de traiter un contenu qu’il n’a pas écrit : résumer une page web, analyser une pièce jointe, dépouiller une boîte de réception, lire un dépôt de code. Ce contenu a été rédigé, en tout ou partie, par quelqu’un d’autre. Si ce quelqu’un y a glissé des consignes, le modèle les lit dans le même flux que la demande de l’utilisateur, et peut les suivre avec les droits de l’utilisateur, dans sa session, sans qu’il ait rien vu.

Les vecteurs sont aussi nombreux que les sources de texte, c’est-à-dire que tout ce que l’humanité a écrit depuis qu’elle a cessé de se contenter de grogner :

  • Une page web, anodine à l’œil, dont une partie est invisible (texte couleur du fond, commentaire HTML, métadonnées) mais parfaitement lisible pour le modèle qui reçoit la page extraite.
  • Un document avec un paragraphe en corps minuscule ou un texte alternatif d’image.
  • Un courriel, qui n’a même pas besoin d’être ouvert par l’humain si l’assistant trie la boîte pour lui : on a enfin inventé la lettre piégée qui ne demande pas qu’on la décachette.
  • Un ticket ou un message de commit, dès qu’un agent de développement les lit.
  • Un résultat d’outil, par exemple la réponse d’un service tiers appelé via un protocole comme MCP, qui contient du texte sous le contrôle de ce tiers.
  • Un fragment remonté par un RAG, indexé un jour à partir d’une source que personne n’a relue, et qui ressurgit dans le contexte des mois plus tard.

Ce dernier cas introduit une dimension que les autres n’ont pas : le délai. Une consigne déposée dans une base de connaissance n’agit pas au moment où elle est déposée. Elle attend qu’une requête la fasse remonter. Elle est dormante, persistante, et elle peut toucher des utilisateurs qui n’ont aucun rapport avec celui qui l’a introduite. L’injection indirecte transforme tout corpus indexé en surface d’attaque à retardement, et toute base documentaire en cave où quelqu’un a peut-être rangé une bouteille qui n’est pas du vin.

L’injection indirecte inverse le modèle de menace habituel. Dans une application classique, l’utilisateur est la source d’entrée suspecte, et l’on protège le système contre lui. Ici, l’utilisateur est la victime, le système est l’instrument, et l’attaquant est un auteur de contenu qui n’a jamais interagi ni avec l’un ni avec l’autre. Il lui suffit d’écrire quelque part où le modèle lira un jour. Le rêve de tout écrivain, en somme : être lu, et obéi.

Un modèle qui ne fait que produire du texte pour un humain a un rayon d’action borné par cet humain, dont l’esprit critique est la dernière ligne, ce qui n’est pas une pensée entièrement rassurante, mais c’est une pensée.

Tout change quand le modèle dispose d’outils. Un agent qui peut envoyer un courriel, créer un fichier, exécuter une commande, appeler une API, pousser un commit n’est plus un générateur de prose : c’est un acteur du système d’information, qui agit avec des droits. Une injection réussie contre lui n’est plus un texte trompeur. C’est une action exécutée, et les actions exécutées ont la fâcheuse habitude de ne pas se laisser dé-exécuter.

On peut raisonner sur le risque en croisant trois capacités, une grille qui s’est largement répandue dans la communauté ces dernières années et qui a le mérite, rare, d’être simple :

  1. L’accès à des données privées : le modèle peut lire ce que l’attaquant ne devrait pas voir (boîte aux lettres, documents internes, base clients, code source, secrets).
  2. L’exposition à du contenu non fiable : le modèle lit, à un moment de sa tâche, un texte qu’un tiers a pu écrire.
  3. Un moyen de communiquer vers l’extérieur : un courriel, une requête HTTP, un fichier déposé dans un espace partagé, ou même une simple image dont l’adresse contient des données et que l’interface chargera d’elle-même, avec l’empressement d’un chien qui rapporte.

Réunissez les trois et vous avez un canal d’exfiltration télécommandé. Le contenu non fiable apporte l’ordre, l’accès fournit la matière, le canal sortant fait le reste. Aucune des trois n’est dangereuse seule ; c’est leur conjonction qui l’est. Et la conjonction est exactement ce que l’on cherche quand on construit un assistant « vraiment utile » : il lit vos courriels (données privées), il lit ceux qu’on vous envoie (contenu non fiable), il peut répondre (canal sortant). Le cahier des charges du produit idéal et le mode opératoire de l’attaque idéale sont le même document, à la page de garde près.

L’exfiltration n’est pas la seule issue : selon les outils, l’injection peut viser l’intégrité (modifier, pousser du code), la disponibilité (supprimer, saturer), ou la propagation, quand un agent écrit ce que d’autres agents liront, et que le texte injecté se recopie de contexte en contexte comme une rumeur dans un village très bien élevé.

Un point mérite d’être martelé, parce qu’on l’oublie avec une constance admirable : le modèle agit avec les droits qu’on lui a donnés, pas avec ceux que la tâche du moment exigeait. Un assistant configuré avec un jeton qui peut tout lire et tout écrire dans une messagerie peut, si on le lui demande de façon convaincante, tout lire et tout écrire. Qu’on l’ait lancé pour « résumer ce fil » ne restreint rien. La restriction était dans l’intention de l’utilisateur, et l’intention n’a jamais figuré dans une matrice de droits.

Réduire ce que le modèle peut faire, pas ce qu’il peut lire

Section intitulée « Réduire ce que le modèle peut faire, pas ce qu’il peut lire »

Si l’on accepte ce qui précède, la conclusion s’impose avec la froideur d’un théorème. On ne peut pas garantir que le modèle ne suivra pas une consigne cachée dans ce qu’il lit. On peut garantir, en revanche, que même s’il la suit, le résultat restera acceptable. La sécurité se déplace du contenu vers la capacité : de la reconnaissance du texte dangereux vers la limitation de ce que n’importe quel texte peut déclencher.

C’est un changement de posture plus qu’une technique, et il a une conséquence immédiate : il faut traiter le modèle comme un composant compromis dès qu’il a lu quelque chose de non fiable. Non pas comme un serviteur loyal qu’on protège, mais comme un employé charmant, compétent et d’une suggestibilité pathologique, qu’on n’autorise pas à signer les chèques. L’hypothèse paraît pessimiste. Elle est simplement l’application au modèle de langage du principe qu’on applique à tout ce qui traite des entrées externes, et que l’on suspend curieusement dès que la chose s’exprime au subjonctif.

Plusieurs mesures en découlent. Aucune n’est neuve ; c’est leur application à ce composant qui l’est.

Les droits de l’agent doivent être ceux de la tâche, pas ceux de l’utilisateur. Un assistant qui résume des courriels a besoin de les lire ; il n’a pas besoin d’en envoyer. Un agent qui analyse un dépôt a besoin de lire du code ; il n’a pas besoin de pousser. La tentation est de donner un jeton large « pour ne pas être bloqué », et c’est très exactement la décision qui transforme une injection anodine en incident avec cellule de crise et café tiède.

Concrètement : des jetons à portée réduite, émis pour la durée de la tâche ; des outils étroits (« lire le ticket 42 » plutôt qu’un client HTTP générique) ; et l’absence pure et simple des outils inutiles, parce qu’un outil qui n’existe pas est le seul qu’on soit certain de ne pas voir détourné.

La grille des trois capacités donne une règle opérationnelle : dans une même session, ne jamais réunir données privées, contenu non fiable et canal sortant. En retirer une suffit à neutraliser le scénario d’exfiltration.

  • Un agent qui lit du contenu externe sans accès à aucune donnée privée peut être manipulé, mais n’a rien à voler.
  • Un agent qui accède aux données privées et lit du contenu externe, mais n’a aucun moyen de communiquer (pas de requête réseau arbitraire, pas d’envoi, pas de rendu automatique d’images distantes), peut être manipulé, mais ne peut rien faire sortir.
  • Un agent qui accède aux données privées et peut communiquer, mais ne lit que du contenu de confiance, échappe à l’injection indirecte ; il reste exposé à l’utilisateur lui-même, ce qui est un autre problème et une autre conversation.

Ce raisonnement a une vertu rarissime en sécurité de l’IA : il est vérifiable, par simple inventaire des outils, des sources et des canaux, sans rien présupposer de la vertu du modèle. On troque une question de foi contre une question d’inventaire, ce qui est toujours un progrès, sauf en théologie.

Une famille de conceptions pousse l’idée plus loin en scindant le système en deux. Un premier modèle, privilégié, reçoit la demande de l’utilisateur et planifie les actions, mais ne voit jamais le contenu non fiable. Un second modèle, sans aucun privilège, traite ce contenu (il résume, extrait, classe) et renvoie un résultat que le premier manipule comme une valeur opaque, sans jamais l’interpréter comme une consigne. Le flux de contrôle est décidé par ce qui est de confiance ; le contenu suspect ne circule que comme donnée, dans une enveloppe scellée qu’on transporte sans l’ouvrir.

C’est la tentative la plus sérieuse de reconstruire, par l’architecture, la séparation des canaux que le modèle ne fournit pas. Elle a un coût : le planificateur ne peut pas décider de la suite en fonction de ce qu’il n’a pas lu, l’ingénierie se complique, et le résultat du modèle sans privilège, s’il est montré à l’humain ou passé à un outil, peut encore être orienté. Mais elle place la garantie dans le code qui orchestre, c’est-à-dire là où une garantie peut exister sans qu’on ait besoin de prier.

Demander une confirmation avant toute action à conséquence (envoyer, supprimer, payer, publier, exécuter) est la mesure la plus simple et l’une des plus efficaces. Elle rétablit une séparation des canaux au niveau de l’interface : la décision passe par un humain, pas par le texte.

Elle a deux limites. La fatigue : une confirmation demandée vingt fois par heure est validée sans lecture à la vingt et unième, et l’apparence d’un contrôle est pire que son absence, parce qu’elle rassure. L’information présentée : une boîte « envoyer le courriel ? » qui ne montre ni le destinataire ni le contenu fait valider une intention invisible, avec la sérénité de celui qui signe un bail sans lunettes. Une confirmation ne vaut que si elle porte sur l’action réelle, dans ses paramètres réels, et si elle est assez rare pour être lue.

Enfin, tout ce qui sort du modèle doit être traité pour ce qu’il est : un texte influencé par des sources non fiables. Une sortie qui devient commande shell, requête SQL, chemin de fichier, adresse web ou HTML rendu doit être validée, échappée et contrainte exactement comme une saisie utilisateur. Le modèle n’est pas un filtre qui purifie ce qu’il lit ; c’est un tuyau, et un tuyau transporte ce qu’on y met.

Cela inclut des détails moins triviaux qu’ils n’en ont l’air : ne pas laisser l’interface charger d’elle-même les images produites par le modèle, puisque l’adresse peut porter des données ; journaliser les appels d’outils avec leurs paramètres, pour que l’observabilité permette de reconstituer ce qui a été fait ; limiter le débit des actions, pour qu’une injection réussie reste bornée.

Il serait malhonnête de conclure sans donner sa pleine force à la position inverse, qui n’est pas sotte, et que défendent des gens qui ne le sont pas davantage.

Elle dit ceci : toute sécurité est probabiliste. Les humains aussi reçoivent instructions et données dans le même canal. Un employé qui lit un courriel peut être manipulé par ce courriel, et c’est tout le fonds de commerce de l’ingénierie sociale. Nous n’en concluons pas qu’il faut retirer aux employés leur messagerie. Nous les formons, nous filtrons, nous acceptons un taux d’erreur résiduel, et nous traitons les incidents. Pourquoi exiger d’un modèle une garantie que nous n’exigeons d’aucun bipède ?

L’argument ajoute que les modèles progressent vite. Les fournisseurs les entraînent à hiérarchiser les sources, à se méfier des consignes trouvées dans les résultats d’outils, à refuser les ordres qui contredisent le prompt système ; les détecteurs s’affinent ; les attaques connues deviennent inopérantes. Si le taux de réussite devient assez faible, la différence entre « rarement » et « jamais » devient une coquetterie de théoricien, et les architectures contraignantes que je défends deviennent un coût d’ingénierie disproportionné pour un gain marginal. Un papy qui s’inquiète, en somme, et qui voudrait qu’on mette des bretelles à un pantalon qui tient déjà.

L’argument a raison sur un point : pour une grande partie des usages, une défense probabiliste suffit. Un assistant sans outils et sans données sensibles n’a pas besoin d’une architecture à deux modèles, et le zèle en sécurité finit toujours par produire des contournements plus dangereux que ce qu’il interdisait.

Mais l’analogie avec l’humain se retourne quand on la pousse un peu. D’abord, on ne donne pas à un stagiaire qui dépouille le courrier externe l’accès à toute la base clients et le droit d’écrire n’importe quoi à n’importe qui sans visa ; on lui applique le moindre privilège et la séparation des tâches, c’est-à-dire exactement ce que je propose. Ensuite, un humain manipulé l’est une fois, lentement, et laisse des traces ; un modèle sensible à une formulation l’est dans toutes ses instances à la fois, à la vitesse de la machine, chez tous ceux qui l’utilisent. Enfin, l’attaquant peut répéter ses formulations sur une copie du même modèle autant de fois qu’il le veut avant de viser la cible, privilège dont il ne dispose avec aucun employé, même le plus distrait.

Et surtout : un taux qui baisse ne change pas la nature du problème, il change le prix de l’attaque. Tant que ce prix reste à la portée d’un adversaire motivé, les architectures où une seule injection réussie suffit à provoquer un dommage grave restent indéfendables, quel que soit le taux. La question n’est pas de savoir si le modèle cédera souvent. C’est de savoir ce qui se passe le jour où il cède, et ce jour, par définition, n’est pas choisi par nous.

Je ne sais pas si une séparation des canaux au niveau du modèle est impossible ou seulement non trouvée. Mon argument repose sur l’idée qu’un système qui doit interpréter ses données est nécessairement influençable par elles. C’est une intuition forte, pas un théorème, et l’histoire de l’informatique est pavée d’intuitions fortes que des gens plus jeunes ont eu l’impolitesse de réfuter. Il est concevable qu’une architecture future, avec des flux de jetons marqués de manière non falsifiable et un entraînement qui rende ce marquage réellement contraignant, approche la requête préparée. Je n’en vois pas le chemin. Cela prouve surtout que je ne le vois pas.

Je ne connais pas le taux réel d’injections indirectes dans la nature. On dispose de démonstrations nombreuses et convaincantes, de travaux académiques, de recherches publiées par des équipes de sécurité ; on dispose de beaucoup moins de données sur les attaques effectivement menées en production, parce que la plupart ne seraient ni détectées ni rapportées. Une injection réussie ressemble, dans les journaux, à un agent qui a fait son travail. Mon raisonnement porte sur la possibilité et la gravité, pas sur la fréquence, et je ne prétends pas le contraire.

Je ne sais pas où s’arrêtera l’extension des agents. Tout cet éditorial suppose qu’on peut inventorier leurs outils et leurs droits. Quand ils se procurent eux-mêmes des outils ou délèguent à d’autres agents, l’inventaire devient une cible mouvante, et la règle du trio plus facile à énoncer qu’à vérifier. C’est d’ailleurs le destin ordinaire des bonnes règles.

Trois idées me semblent solides, et appelées à survivre aux produits du moment, ce qui n’est pas un exploit.

L’injection de prompt est une propriété de l’architecture, pas un défaut de l’implémentation. Tant qu’un modèle reçoit consignes et données dans le même flux et doit comprendre ses données pour les traiter, il pourra être orienté par elles. On peut réduire cette probabilité. On ne l’a pas annulée, et rien ne dit qu’on sache le faire.

Filtrer ce que le modèle lit est une mesure d’hygiène, pas une frontière de sécurité. Les détecteurs réduisent le bruit ; ils ne tiennent pas face à un adversaire qui choisit ses essais. Toute architecture dont la sécurité repose sur leur infaillibilité est mal conçue, quel que soit le taux de détection imprimé sur la brochure.

La défense qui tient porte sur ce que le modèle peut faire. Moindre privilège au niveau de la tâche, séparation entre ce qui lit et ce qui agit, pas de canal sortant là où l’on lit du contenu non fiable, confirmation humaine sur les actions qui comptent, sortie traitée comme une entrée. Aucune de ces mesures n’est propre à l’IA. Toutes sont connues depuis des décennies. Ce qui est nouveau, c’est le composant auquel il faut les appliquer, et la tentation de croire qu’il pourrait s’en dispenser parce qu’il s’exprime bien. On a déjà connu ça avec certains ministres.

Il reste une question que cet éditorial n’a fait qu’effleurer : le modèle ne lit pas seulement ce qu’on lui tend à la volée. Dans un système de recherche augmentée, il lit aussi ce qu’on a indexé pour lui, et cet index a ses propres règles d’accès, ou n’en a pas. C’est un autre dossier, et un autre angle mort.

Sans limitation des capacités, chaque action provoquée par un texte injecté s’exécute sous l’identité de l’utilisateur légitime : les journaux d’accès désignent la victime comme auteur de l’envoi ou de la suppression, et l’enquête commence par soupçonner la seule personne qui n’y est pour rien. Un jeton large, émis pour la session plutôt que pour la tâche, reste utilisable par une consigne dormante qui remonte des semaines plus tard d’un corpus indexé. Et comme aucun contrôle ne s’est déclenché, rien ne signale l’incident : l’agent a simplement fait son travail, avec un zèle que personne ne lui avait demandé.

Un modèle de langage reçoit un seul flux de texte. Dans ce flux se mélangent la consigne de l’application, la demande de l’utilisateur et les contenus à traiter : une page web, un courriel, un document, la réponse d’un outil ou un passage retrouvé dans une base documentaire. Des marqueurs indiquent d’où vient chaque partie, et le modèle a appris à leur accorder plus ou moins de poids, mais rien dans sa construction ne l’oblige à ignorer un ordre caché dans un contenu. Si ce contenu contient une consigne convaincante, le modèle peut la suivre.

Les filtres qui cherchent les textes dangereux réduisent le risque sans le supprimer : la langue offre une infinité de formulations, le filtre est souvent lui-même un modèle influençable, et l’attaquant peut essayer autant de fois qu’il veut.

Le danger grandit quand le texte piégé vient d’un tiers et que le modèle dispose d’outils. Il agit alors avec les droits de l’utilisateur, sans que celui-ci ait rien vu. Trois capacités réunies permettent une fuite : l’accès à des données privées, la lecture de contenu non fiable et un moyen d’envoyer des informations vers l’extérieur.

La défense porte donc sur ce que le modèle peut faire. On lui donne seulement les droits de la tâche, on n’associe jamais les trois capacités dans une même session, on sépare le modèle qui lit du modèle qui agit, on demande une confirmation humaine précise pour les actions importantes, et l’on vérifie ce qu’il produit comme toute saisie extérieure.

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