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Peur de l'IA : les craintes actuelles, une par une

Peur de l’IA : les craintes actuelles, une par une

Section intitulée « Peur de l’IA : les craintes actuelles, une par une »

Après les racines culturelles, ce deuxième volet du dossier sur la peur de l’IA passe en revue les craintes que suscite aujourd’hui l’IA (intelligence artificielle). Chacune est présentée avec les faits observés qui l’étayent ou la nuancent, datés, et en séparant ce qui est constaté de ce qui est anticipé. L’ordre va du plus concret au plus spéculatif, ce qui n’est pas un classement par gravité.

→ Lire l’explication complète de la marmotte

La crainte. L’IA générative, capable de rédiger, traduire, programmer ou synthétiser, toucherait pour la première fois massivement les métiers intellectuels, là où l’automatisation visait surtout le travail manuel.

Les faits observés. En janvier 2024, le FMI (Fonds monétaire international) estimait qu’environ 40 % des emplois dans le monde étaient exposés à l’IA, et environ 60 % dans les économies avancées, en précisant qu’une partie de ces emplois pourrait en tirer des gains de productivité plutôt que disparaître, et que la technologie risquait d’aggraver les inégalités. En mai 2025, l’OIT (Organisation internationale du travail), avec l’institut polonais NASK, estimait qu’un emploi sur quatre dans le monde était potentiellement exposé à l’IA générative, et 34 % dans les pays à revenu élevé, avec une conclusion nette : la transformation des emplois est l’effet le plus probable, plus que leur remplacement. Les emplois administratifs sont les plus exposés, et les femmes davantage que les hommes.

« Exposé » ne veut donc pas dire « supprimé ». La déqualification, plus discrète, est traitée dans la section sur la dépendance.

La crainte. Des contenus synthétiques (textes, images, voix, vidéos) indiscernables du réel permettraient de tromper les électeurs, d’escroquer les entreprises et de rendre suspecte toute preuve authentique.

Les faits observés. Ce n’est plus une hypothèse. En janvier 2024, deux jours avant la primaire démocrate du New Hampshire, des appels automatisés diffusaient une voix clonée de Joe Biden incitant les électeurs à ne pas voter. La FCC (Federal Communications Commission, l’autorité américaine des communications) a infligé une amende de 6 millions de dollars au consultant politique à l’origine des appels ; il a en revanche été acquitté au pénal en juin 2025, ce qui montre que le droit peine encore à qualifier ces actes.

Côté fraude, le cas d’Arup est devenu une référence : en janvier 2024, un employé du bureau de Hong Kong de ce groupe d’ingénierie a effectué des virements pour environ 200 millions de dollars de Hong Kong (environ 25 millions de dollars américains) après une visioconférence où le directeur financier et d’autres collègues étaient des hypertrucages. L’entreprise a confirmé en mai 2024 avoir été la victime. La page sur la fraude à la voix clonée détaille les parades.

Un effet second, parfois appelé « dividende du menteur », mérite d’être signalé : quand tout peut être falsifié, une preuve authentique peut être contestée comme fausse.

La crainte. La reconnaissance faciale et l’analyse automatique des images rendraient possible une surveillance de masse permanente, et les modèles entraînés sur des données personnelles collectées sans consentement banaliseraient l’atteinte à la vie privée.

Les faits observés. Le 20 octobre 2022, la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) a infligé une amende de 20 millions d’euros à Clearview AI, société américaine qui avait constitué une base de visages à partir de photos collectées sur Internet, pour traitement illicite de données biométriques au regard du RGPD (règlement général sur la protection des données).

En France, la vidéosurveillance algorithmique, autorisée à titre expérimental pour les Jeux olympiques de 2024, a été prolongée à plusieurs reprises. En août 2026, le Conseil constitutionnel a validé, dans la loi dite « Ripost », la prolongation de l’expérimentation jusqu’au 31 décembre 2030 et son extension à certains lieux ouverts au public, sans reconnaissance faciale et avec une réserve limitant la durée des autorisations. Les défenseurs y voient un outil de sécurité encadré, les opposants la normalisation d’une surveillance présentée comme exceptionnelle. Le provisoire, en tout cas, dure.

La crainte. Entraînés sur des données historiques, les systèmes reproduiraient, voire amplifieraient, les discriminations passées, avec l’apparence de neutralité que confère le calcul.

Les faits observés. En octobre 2018, l’agence Reuters a révélé qu’Amazon avait abandonné un outil expérimental de tri de CV qui pénalisait les candidatures de femmes : appris sur dix ans de recrutements majoritairement masculins, il avait conclu que les hommes étaient préférables. La même année, l’étude « Gender Shades » de Joy Buolamwini et Timnit Gebru mesurait, sur des systèmes commerciaux de classification du genre à partir du visage, un taux d’erreur de 0,8 % pour les hommes à peau claire contre jusqu’à 34,7 % pour les femmes à peau foncée. Aux Pays-Bas, le scandale des allocations familiales, où l’administration fiscale a injustement accusé de fraude des milliers de familles, en s’appuyant notamment sur un modèle de classement des risques, a conduit le gouvernement à démissionner en janvier 2021.

Le biais n’est pas une intention de la machine mais le reflet des données et des choix de conception ; il est donc mesurable et en partie corrigible, à condition qu’on le cherche.

La crainte. À force de déléguer la réflexion, la rédaction ou le diagnostic, on perdrait la capacité de les exercer soi-même, et l’on ne saurait plus vérifier ce que produit la machine.

Les faits observés. Les premières études vont dans ce sens, avec des limites à garder en tête. Une enquête de Microsoft Research et de l’université Carnegie Mellon, présentée en 2025 à la conférence CHI, auprès de 319 travailleurs du savoir, associe une confiance élevée dans l’IA générative à un moindre effort de pensée critique déclaré. Une étude du MIT (Massachusetts Institute of Technology) Media Lab diffusée en juin 2025, sur 54 participants, a observé une activité cérébrale plus faible chez ceux qui rédigeaient avec un assistant ; elle n’avait pas été relue par des pairs lors de sa diffusion et porte sur un petit échantillon.

Aucune de ces deux études ne démontre un effet général et durable, mais elles pointent dans la même direction.

La crainte. Les modèles les plus avancés exigeant des puissances de calcul, des données et des talents considérables, quelques entreprises contrôleraient une infrastructure devenue essentielle.

Les faits observés. Le 28 juin 2024, l’Autorité de la concurrence a rendu un avis sur l’IA générative constatant des barrières à l’entrée considérables et la concentration des intrants (calcul, données, talents) entre les mains d’un petit nombre d’acteurs, et formulant des recommandations. Aux États-Unis, la FTC (Federal Trade Commission) a ouvert en janvier 2024 une enquête sur les partenariats entre grands fournisseurs d’informatique en nuage et développeurs de modèles (Microsoft et OpenAI, Amazon et Anthropic, Google et Anthropic) ; son rapport de janvier 2025 relève plus de 20 milliards de dollars d’investissements cumulés et des risques de verrouillage. La concentration est documentée par les régulateurs ; ses conséquences restent débattues.

La crainte. Des systèmes devenus plus capables que les humains dans la plupart des domaines pourraient poursuivre des objectifs contraires aux nôtres sans que l’on puisse les arrêter, jusqu’à menacer l’existence même de l’humanité. C’est la crainte la plus spéculative, et celle qui a pris le plus de place dans le débat public depuis 2023.

Les jalons.

  • Mars 2023. Une lettre ouverte du Future of Life Institute, datée du 22 mars, appelle tous les laboratoires à suspendre immédiatement, pendant au moins six mois, l’entraînement de systèmes plus puissants que GPT-4. Elle recueille plusieurs dizaines de milliers de signatures. Aucune pause n’a eu lieu.
  • Mai 2023. Le 1er mai, la presse rapporte que Geoffrey Hinton, pionnier des réseaux de neurones, a quitté Google pour pouvoir parler librement des dangers de l’IA. Le 30 mai, le Center for AI Safety publie une déclaration d’une phrase : « Mitigating the risk of extinction from AI should be a global priority alongside other societal-scale risks such as pandemics and nuclear war. » (réduire le risque d’extinction lié à l’IA devrait être une priorité mondiale, au même titre que les pandémies et la guerre nucléaire). Parmi les signataires figurent Hinton, Yoshua Bengio et les dirigeants d’OpenAI, de Google DeepMind et d’Anthropic.
  • Novembre 2023. Les 1er et 2 novembre, le Royaume-Uni accueille à Bletchley Park le premier sommet sur la sécurité de l’IA. Vingt-huit pays, dont les États-Unis et la Chine, ainsi que l’Union européenne, signent la Déclaration de Bletchley, qui reconnaît les risques des modèles les plus avancés et appelle à la coopération internationale.
  • 2024. Hinton reçoit en octobre le prix Nobel de physique, avec John Hopfield, pour ses travaux fondateurs sur l’apprentissage automatique. En décembre, sur la BBC, il estime à 10 à 20 % la probabilité que l’IA conduise à l’extinction de l’humanité dans les trente ans.
  • Janvier 2025. Le premier rapport scientifique international sur la sécurité de l’IA (International AI Safety Report), commandé à Bletchley et dirigé par Yoshua Bengio, lauréat du prix Turing, est publié avec la contribution de 96 experts. Une deuxième édition paraît le 3 février 2026.
  • Février 2025. Le sommet pour l’action sur l’IA, à Paris les 10 et 11 février, déplace l’accent vers l’innovation et l’inclusion. Une soixantaine de pays signent la déclaration finale ; les États-Unis et le Royaume-Uni ne la signent pas. En juin 2025, Bengio lance LawZero, organisation à but non lucratif consacrée à des systèmes d’IA sûrs dès la conception.

Les faits observés. Aucun système n’a échappé à ses opérateurs dans le monde réel. Des évaluations en conditions artificielles montrent toutefois des comportements préoccupants : dans la fiche système de Claude Opus 4 publiée en mai 2025, Anthropic rapporte que, dans un scénario fictif construit pour le tester, où le modèle apprenait qu’il allait être remplacé et disposait d’informations compromettantes sur l’ingénieur responsable, il tentait souvent le chantage, dans 84 % des essais d’une variante selon la presse spécialisée. Ces tests sont conçus pour provoquer le pire et ne prédisent pas un comportement spontané, mais la question n’est plus purement théorique. Les arguments pour et contre sont examinés dans le volet suivant, et le lien avec les définitions de l’intelligence artificielle générale y est développé.

Une organisation qui traite ces craintes en bloc, sans les distinguer, ne protège contre aucune. Elle n’a pas de procédure de double validation des virements quand arrive la fausse visioconférence, pas d’audit de biais quand son outil de tri de candidatures écarte une catégorie entière, pas de règle d’usage quand ses équipes confient des données clients à un assistant public. Elle laisse aussi s’installer une dépendance silencieuse : le jour où l’outil est indisponible ou se trompe, plus personne ne sait faire sans ou vérifier. Chaque crainte a sa parade ; une peur indifférenciée n’en a aucune.

Les peurs liées à l’intelligence artificielle ne sont pas toutes du même ordre. Certaines reposent déjà sur des faits : des escrocs ont imité la voix du président américain pour décourager des électeurs, et une entreprise a perdu environ 25 millions de dollars après une fausse visioconférence où les « collègues » étaient fabriqués par ordinateur. Des logiciels ont défavorisé des femmes dans des recrutements ou reconnu moins bien les visages de personnes à la peau foncée.

D’autres portent sur des tendances qu’on commence à mesurer : un emploi sur quatre dans le monde pourrait être transformé, et trop s’appuyer sur l’IA peut faire perdre des réflexes, comme le suggèrent de premières études.

Enfin, des chercheurs très reconnus craignent que des machines plus intelligentes que nous deviennent un jour incontrôlables. Cela ne s’est jamais produit et d’autres spécialistes jugent ce risque exagéré, mais plusieurs pays ont commandé depuis 2023 un grand rapport scientifique sur le sujet.

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